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Si le développement des biocarburants est aujourd'hui tout-à-fait modeste au regard de la quantité de carburants qu'il a permis de substituer, on voit ainsi qu'il tient déjà une place très importante dans les débouchés de certaines productions agricoles. 2.3.2. Conséquences sur l'agriculture de la poursuite du développement des biocarburantsLes objectifs fixés par le gouvernement français impliquent une accélération considérable du développement de l'usage des biocarburants dans les prochaines années. Les biocarburants de seconde génération 2 représentent une perspective importante à cet égard. Cependant, la plupart des observateurs s'accordent à dire qu'il est peu probable qu'ils soient compétitifs avant 2015 (voir les avis dans les résultats de la consultation publique lancée en avril 2006 par la Commission européenne : European Commission, 2007c). Dans la suite de notre travail, nous nous intéresserons donc à la possibilité d'atteindre les objectifs fixés à partir des biocarburants actuels, de première génération. Du point de vue des conséquences que ce développement des biocarburants pourrait avoir sur l'agriculture française, la différence est nette entre les filières oléagineuses, d'une part, et la production de betteraves et de céréales, d'autre part. Pour ces dernières, atteindre les objectifs de production d'éthanol annoncés peut s'envisager sans impacts majeurs sur les assolements. Dans une hypothèse où la production d'éthanol serait assurée à 80 % par des céréales et à 20 % par la betterave à sucre, nous pouvons calculer que pour atteindre 10 % d'incorporation en 2015, il serait nécessaire de mobiliser 42 000 ha de betteraves et 490 000 ha de blés, soit respectivement 11 % et 10 % des superficies cultivées dans ces deux cultures. La production d'éthanol de betterave peut permettre de maintenir la production française de betteraves à un niveau proche de ce qu'elle est actuellement et compenser, en quelque sorte, les effets de la mise en œuvre de la réforme de l'OCM sucre. La production d'éthanol de céréales pourrait se faire au détriment d'une partie des exportations céréalières actuelles sur pays tiers, et certainement aussi par une remise en culture d'une partie des terres en jachère 3. En ce qui concerne les oléagineux, la situation est différente, les objectifs d'incorporation en biodiesel nécessitant des quantités d'huiles considérables par rapport à la production française actuelle. Sur la base d'un biodiesel produit à 90 % à partir d'huile de colza et à 10 % à partir d'huile de tournesol, et sous les hypothèses :
nous pouvons estimer l'accroissement des superficies cultivées en colza et tournesol qui serait requis pour produire la quantité d'huiles nécessaire pour atteindre les objectifs d'incorporation de biodiesel fixés par la France. Les résultats de ces calculs sont rapportés dans le tableau 6. Ainsi, il apparaît qu'entre 2006 et 2015 l'objectif de 10 % d'incorporation impliquerait un doublement de la superficie totale en oléagineux. Plusieurs questions se posent face à cette croissance attendue. Si la demande de biodiesel devait être satisfaite sur la base d'une production réalisée à partir de matières premières produites en France, quelles seraient les régions de France concernées par l'augmentation de la production d'oléagineux ? Comment les agriculteurs vont-ils modifier leurs systèmes de cultures ? Quel sera le prix du colza auquel ils seront prêts à produire la quantité de colza nécessaire pour produire les quantités requises de biodiesel ? Quel sera l'impact de ce changement de prix sur la compétitivité du biodiesel ? Ces questions sont celles que nous traitons dans la suite de notre article. Pour cela, nous simulons l'impact du développement de la production de biocarburants sur le secteur des grandes cultures, à l'aide d'un modèle micro-économique d'offre agricole, basé sur la représentation d'un échantillon d'exploitations françaises spécialisées en grandes cultures. Nous nous intéressons en particulier à deux aspects : i) les conséquences de la demande de matières premières agricoles pour la production de biocarburants sur les assolements et, en particulier, sur la place du colza dans ceux-ci, ii) les prix des oléagineux (colza et tournesol) qu'il sera nécessaire d'atteindre pour inciter les agriculteurs à produire les quantités suffisantes de matières premières et l'impact de ces prix sur la compétitivité du biodiesel par rapport au gazole. 3. Simulations de l'impact du développement des biocarburants3.1. Présentation du modèleLe modèle « OSCAR » a été développé dans le but d'analyser les impacts des réformes des politiques agricoles et des politiques de soutien aux biocarburants sur les exploitations françaises de grandes cultures. OSCAR est composé d'un modèle d'offre agricole basé sur des données micro-économiques et d'un module de transformation industrielle des productions agricoles en biocarburants liquides. 3.1.1. Principales caractéristiques du modèle Le modèle d'offre agricole maximise le revenu net global des producteurs agricoles, sous des contraintes techniques et agronomiques définies au niveau des exploitations. Le module de transformation industrielle s'appuie sur les coûts de transformation ainsi que les coefficients techniques de transformation des matières premières agricoles en biocarburants et co-produits. Ce modèle, déjà utilisé dans de précédents travaux (Sourie et al., 2005 ; Rozakis et Sourie, 2005), a été mis à jour avec les données du RICA (Réseau d'information comptable agricole) 2004. Le modèle est construit sur la base d'une agrégation de modèles individuels d'exploitations spécialisées en céréales et grandes cultures (orientations technico-economiques, OTEX 13 et 14 du RICA). Le modèle agrège l'offre globale de ces exploitations en tenant compte de la représentativité de chacune. La fonction objectif du modèle est donc la somme pondérée (par les coefficients de représentativité) de la marge brute de chaque exploitation. Rappelons qu'en 2004, le RICA France comprend au total 7 330 exploitations qui représentent 383 069 exploitations professionnelles. Les OTEX 13 « céréales et oléagineux » et 14 « cultures générales » comprennent au total 1 872 exploitations représentant 84 429 exploitations de grandes cultures (Agreste, 2006). Un modèle d'estimation des marges permet de déduire des données individuelles du RICA et des données de la « sonde Grande Culture » du RICA 4, les marges par cultures pour chaque exploitation (Guindé et al., 2004). La procédure d'estimation des marges au niveau individuel oblige à restreindre l'échantillon d'exploitations retenues pour la modélisation par rapport à l'échantillon global des exploitations des OTEX 13 et 14 du RICA, en éliminant les exploitations ayant une trop grande proportion de cultures spéciales dans leur assolement. Ainsi, notre échantillon de travail comprend 1094 exploitations sur les 1872 contenues dans le RICA. Les coefficients de pondération des exploitations de notre modèle sont issus des coefficients de pondération du RICA et ont été modifiés afin de garder à notre échantillon le niveau de représentativité par rapport à la France de l'OTEX 13 et 14. Environ 75 000 exploitations sont ainsi représentées, qui produisent (en 2004) 66 % de la production de blé française, 88 % de la production de betteraves et 74 % de la production de colza. 3.1.2. Représentativité de l'échantillon L'attention particulière que nous accorderons à la production de colza dans l'analyse de nos résultats nous conduit à préciser les caractéristiques de notre échantillon à cet égard. Dans le tableau 7, on constate que neuf régions concentrent 83 % des exploitations qui produisent du colza. L'analyse des effets régionaux des scénarios simulés sera donc concentrée sur ces neuf régions. Les caractéristiques de notre modèle font que, pour chaque exploitation, seules seront « possibles » dans nos simulations les activités observées en 2004. Autrement dit, seules les exploitations qui produisaient du colza en 2004 en produiront dans les différents scénarios, ce qui peut être considéré comme une des limites de notre modèle. Mais on observe également dans le tableau 7 que, dans les régions considérées, la plus grande part des exploitations produisait déjà du colza en 2004.
3.1.3. Contraintes d'assolement et nouvel itinéraire technique pour le colza Les contraintes agronomiques sont modélisées sous la forme d'un pourcentage maximum de certaines cultures dans l'assolement. Ces pourcentages sont issus des observations en 2004. Sont incluses les contraintes suivantes : un maximum de 30 % de la superficie est cultivable en betterave, 15 % en protéagineux, 30 % en tournesol. Concernant le colza, 80 % des exploitations qui en cultivaient avaient, en 2004, moins de 25 % de leurs surfaces cultivées en colza. Les 20 % restants avaient une plus grande proportion de colza dans leurs assolements. Afin de simuler l'impact que pourrait avoir le développement du biodiesel sur la place du colza dans les successions de cultures, nous avons introduit dans le modèle deux « techniques » de production. La première, le « colza A » correspond à une culture dont le retour dans la succession de cultures est inférieur à une année sur quatre. La place de cette culture dans l'assolement est donc limitée à 25 % de la surface au maximum. Une seconde technique (le « colza B ») a été introduite, qui correspond à un retour plus fréquent du colza (une année sur deux ou sur trois) dans la succession de cultures, pratique dont on peut penser qu'elle pourrait se développer dans un contexte de demande accrue en biocarburants. La contrainte globale sur la superficie totale en colza dans chaque exploitation spécifie que celle-ci (la somme des superficies en « colza A » et en « colza B ») peut couvrir jusqu'à 40 % de la superficie totale cultivée. La pratique « colza B » suppose un nouvel itinéraire technique avec un recours plus important aux engrais azotés et aux pesticides, et une diminution du rendement. En effet, lorsque l'on diminue le délai de retour du colza, la flore adventice devient difficile à contrôler et certaines maladies se trouvent favorisées (comme le herni, le phoma ou le sclérotinia, voir CETIOM, 2002). Par ailleurs, certaines résistances aux fongicides (notamment aux carbendazimes) peuvent apparaître, rendant ainsi la lutte contre le sclérotinia plus difficile et nécessitant alors l'association de plusieurs matières actives. Concernant l'impact de la diminution du délai de retour sur le rendement, un facteur de réduction (FR) par rapport à une situation de référence optimale peut être estimé. Ce FR a été évalué à - 20 % sur la base des travaux disponibles (Lefèvre, 2005) et des experts interrogés. Nous avons, sur la base des mêmes sources, estimé l'augmentation des charges de cet itinéraire à 95 €/ha. 3.1.4. Année de base et validation Notre modèle a été validé sur l'année 2004 sur la base des données agrégées de notre échantillon. Le tableau ci-dessous présente les résultats du modèle et les données observées, pour la totalité de l'échantillon et pour l'année 2004, en termes de surface allouée à chaque culture. La solution du modèle est assez proche de la répartition observée des surfaces par culture. On observe cependant une répartition peu satisfaisante entre céréales à pailles, avec une surreprésentation du blé au détriment de l'orge, ainsi qu'une légère surestimation des surfaces en colza au détriment du tournesol. La répartition entre blé et orge n'influe pas sur les résultats de scénarios d'évolution de la production de biodiesel. La surestimation des surfaces en colza et tournesol est d'environ 1 % de la surface totale en culture. Elle ne modifie donc pas fondamentalement les résultats du modèle. 3.2. Hypothèses et scénariosLe modèle fonctionne sous trois hypothèses importantes qu'il convient de préciser à ce stade car elles constituent des limites importantes à notre analyse. Tout d'abord, il est supposé que, quel que soit le niveau de production et de consommation françaises de biocarburants, il n'y a pas de changement notable des flux d'échange de biocarburants entre la France et ses partenaires. En second lieu, l'hypothèse est faite que la production française de biocarburants est réalisée à partir de matières premières agricoles produites sur le territoire français uniquement. En d'autres termes, quel que soit le niveau de production de biocarburants, il n'y a pas de changement notable des importations françaises de matières premières agricoles pouvant être utilisées dans la fabrication de ces biocarburants. Enfin, il est supposé que, quel que soit le niveau de production et de consommation françaises de biocarburants, il n'y a pas de changement notable de la consommation alimentaire domestique et des exportations de matières premières agricoles pouvant être utilisées dans la fabrication de biocarburants. Autrement dit, lorsque la production de biocarburants augmente (du fait d'un accroissement de l'objectif d'incorporation), la totalité du supplément de demande induit de matières premières agricoles est traduite dans le modèle d'offre agricole en supplément d'offre requis de ces mêmes matières premières. Ainsi, le modèle est utilisé en forçant le secteur des grandes cultures 5 à produire les quantités de matières premières agricoles nécessaires pour fabriquer les volumes de biocarburants requis pour atteindre les taux d'incorporation de biocarburants dans les carburants utilisés dans les transports routiers fixés par les pouvoirs publics. Nous obtenons ainsi pour différents niveaux d'objectif d'incorporation les conséquences sur les superficies cultivées dans les différentes régions de production françaises. Les prix sont exogènes à l'exception des prix du colza et du tournesol (alimentaires et énergétiques) ainsi que de ceux des blés et betteraves à usages énergétiques. Pour ceux-ci, la valeur duale des contraintes de production, qui obligent à produire les quantités requises pour atteindre les taux d'incorporation fixés, nous renseigne sur le coût d'opportunité (ou shadow price) de la culture considérée. En d'autres termes, ces coûts d'opportunité de chaque culture correspondent aux prix qu'il faudrait payer aux producteurs français pour que ces derniers produisent exactement les quantités requises. En faisant varier les taux d'incorporation et, par suite, les quantités requises de matières premières agricoles, il est possible de reconstituer des courbes d'offre de chacune des cultures utilisées dans la fabrication de biocarburants (cf. graphique 1 pour le colza). L'horizon des simulations est 2015. Le tableau 9 ci-dessous reprend l'ensemble des hypothèses générales adoptées dans les différents scénarios simulés. Les tableaux 10 et 11 rapportent les caractéristiques des quatre scénarios simulés et de leurs variantes. Les hypothèses générales présentées dans le tableau 9 concernent l'ensemble des scénarios, c'est-à-dire le scénario de référence et les scénarios simulés S1, S2, S3, S4. Les réformes de la PAC qui sont en cours d'application ont été introduites : compromis de Luxembourg, réforme de l'OCM sucre de 2006. Aucune nouvelle réforme de la PAC n'a été envisagée. L'aide spécifique aux cultures énergétiques de 45 euros/ha a été maintenue pour une superficie limitée à 460 000 ha (calculée pour la France sur la base de la superficie de 1,5 million d'ha pour l'UE, au prorata de la part de la France dans la superficie européenne en céréales et oléagineux). Un taux de jachère obligatoire de 10 % a été maintenu (l'impact de la suppression de cette mesure a été testée). L'évolution des rendements des productions agricoles a été estimée sur la base des observations 1990-2004. Le rendement de chaque culture pour chaque exploitation est projeté à l'horizon 2015, à partir de l'année de référence 2004, corrigée des aléas climatiques, en tenant compte du progrès technique observé en moyenne sur la période 1990-2004. La consommation de carburants dans les transports routiers retenue pour 2015 est de 45,5 millions de tonnes (Commission européenne, 2007 et 2003). La quantité maximale d'huile de tournesol pouvant être introduite dans le biodiesel est de 20 %, le reste étant fourni par l'huile de colza. La répartition entre éthanol de blé et éthanol de betterave est fixe, elle est de 30 % pour le blé et 70 % pour la betterave dans l'année de base, puis fixée à 80 % pour le blé et 20 % pour la betterave dans les simulations.
La part de la matière première agricole représente plus de 95 % du coût final du biodiesel (une fois déduite la valorisation des tourteaux). L'évolution du prix des matières premières agricoles influence donc fortement le prix de revient du biodiesel. Le prix du tourteau est également un élément important. La Commission européenne prévoit une baisse de 56 % du prix du tourteau de colza pour un niveau d'incorporation à 7 % (CE, 2007) tandis que Gohin (2007) prévoit une baisse de 15 %, soit un prix à 110 €/t pour un niveau d'incorporation de 5,75 %. Nous avons retenu ici un prix de 110 €/t. Nous avons testé la sensibilité de nos résultats à ce prix. Nous centrons notre analyse sur l'impact de la croissance des quantités produites de biodiesel sur le secteur français des grandes cultures. Ainsi, dans tous les scénarios, nous fixons la quantité d'éthanol à produire au niveau requis pour atteindre un taux d'incorporation dans l'essence de 7 % et nous simulons les impacts sur la production agricole de l'évolution de la quantité produite de biodiesel selon les différents taux d'incorporation considérés. Nous augmentons de manière progressive la quantité de biodiesel produite jusqu'à atteindre la quantité correspondant à un taux d'incorporation de 10 %. Les volumes de biodiesel correspondant aux différents taux d'incorporation considérés sont présentés dans le tableau 10. La sensibilité des résultats du modèle à des volumes de production d'éthanol correspondant à des taux d'incorporation dans l'essence variant de 1 à 10 % a été testée. Les prix des produits agricoles exogènes au modèle ont été fixés sur la base de résultats de simulations, à l'horizon 2015, de scénarios proches de ceux retenus ici, mais appliqués à l'UE à 15, issus du modèle GOAL (Gohin, 2007). Le prix du blé obtenu dans ce travail est de 120 €/t, c'est celui que nous avons utilisé ici, ainsi que les prix des autres céréales et des protéagineux. Les prix du colza et du tournesol sont déterminés par notre modèle. Nous avons fait l'hypothèse que le prix auquel est rémunéré le colza à usage énergétique est le même que le prix du colza alimentaire, déduction faite de l'aide aux cultures énergétiques (ACE). Nous avons fait une seconde simulation avec un nouveau vecteur de prix afin de tenir compte des conséquences d'une augmentation possible des prix des céréales. Nous avons retenu un prix du blé de 200 €/t, soit 1,7 fois le prix actuel et appliqué cette croissance aux prix exogènes des autres cultures. Les résultats sur la compétitivité du biodiesel seront présentés pour ces deux variantes P1 et P2. Nous avons vu (tableau 6) que les exportations et les utilisations en alimentation humaine représentent actuellement des débouchés importants de la production française d'oléagineux (l'équivalent des deux tiers des superficies). L'augmentation de la production agricole liée au développement du biodiesel dépend donc largement des hypothèses que l'on peut faire sur le maintien ou non des exportations et sur la substitution d'autres huiles dans la consommation alimentaire. Les droits de douanes sur les importations de biodiesel et les huiles végétales à l'entrée du marché européen sont actuellement bas (de 0 à 6 % ad-valorem). Les importations sont cependant faibles (l'huile de palme entre pour environ 5 % de la production européenne de biodiesel actuellement), car des contraintes et normes techniques s'opposent actuellement à l'utilisation d'autres huiles que celle de colza. On ne peut cependant pas exclure que de telles importations se développent à l'avenir, en provenance d'Asie du Sud-Est (huile de palme) ou d'Amérique (soja). Les débouchés actuels des exportations françaises d'oléagineux devraient se maintenir du fait de l'ampleur des programmes de développement dans les autres pays européens, en Allemagne en particulier. Nous avons donc considéré deux variantes, la première (E1) correspond au maintien des exportations et usages alimentaires au niveau atteint en 2004, l'autre (E2) à la suppression des exportations et usages alimentaires. En 2004, la quantité d'huile de colza utilisée pour satisfaire la demande alimentaire s'élevait à 182 milliers de tonnes, tandis que les exportations nettes (graines et huiles) représentaient l'équivalent de 816 milliers de tonnes d'huile (Prolea, 2006). Le total de ces deux usages correspond à l'équivalent de 934 millions de tonnes de biodiesel qui pourraient donc être produits et utilisés dans les carburants. Ce supplément de biodiesel correspond à la quantité qui, en 2015, représenterait environ 2,6 % de la quantité de gazole utilisée dans les transports routiers. 3.3. Résultats3.3.1. Sur les assolementsLe premier résultat de notre simulation est comme on pouvait s'y attendre une augmentation des surfaces en colza et tournesol quand le niveau d'incorporation exigé augmente. Cette augmentation se fait au détriment des céréales (blé et orges principalement) et des protéagineux. L'augmentation de la part de la superficie en colza est notable, elle passe de 8 % pour le scénario de référence à un taux de 23 % dans le scénario S3 (tableau 12). On remarque que la jachère nue est égale à 10 % dans le scénario de référence, et ceci en dépit du fait qu'une partie de la jachère PAC est cultivée en cultures énergétiques. Ceci s'explique par le fait que dans nos données de base, un nombre non négligeable d'exploitations présente une superficie de jachère totale supérieure aux 10 % de jachère PAC (sans doute pour des raisons agronomiques : accès et tailles des parcelles, terres peu productives). L'augmentation de la superficie en colza et tournesol ne se fait donc que très partiellement au détriment de la jachère dans nos simulations. Le second résultat est qu'il n'est pas possible d'atteindre 10 % d'incorporation, dans l'hypothèse de maintien des exportations et de l'usage alimentaire actuels, et dans le cadre des systèmes de production envisagés dans notre modèle. Dans la variante E1, le scénario S4 ne trouve pas de solution dans notre modèle. Dans la variante E2 en revanche, il est possible d'atteindre 10 % d'incorporation. L'analyse des résultats détaillés montre des différences entre les régions. Celles qui, dans le scénario de référence, ont déjà une plus grande proportion de colza dans leur assolement (Centre, Poitou-Charentes, Bourgogne, Lorraine) voient la part de celui-ci augmenter moins rapidement avec l'accroissement de la demande de biodiesel, que les régions qui disposent d'une plus grande diversité de têtes d'assolement et en cultivent moins dans le scénario de référence. Ainsi en Champagne, Picardie, Ile-de-France, Haute-Normandie, le colza se substitue progressivement, à la betterave, à la luzerne ou au pois protéagineux. Les différences entre les régions s'estompent progressivement, au fur et à mesure que le taux d'incorporation s'accroît, et, dans le scénario S2, la superficie en colza représente plus du quart des superficies dans toutes les régions considérées, et plus de 30 % dans bien des cas. Les mêmes scénarios ont été simulés sous l'hypothèse de mise à zéro des exportations et de la demande intérieure en huile alimentaire (variante E2). Les résultats régionaux sont rapportés dans le tableau 14. On constate que le scénario S4 trouve à présent une solution dans le modèle, impliquant que le taux d'incorporation de 10 % peut dans ce cas être atteint. Ce taux d'incorporation implique cependant que près du tiers des superficies est alloué en colza dans la plupart des régions de production. Et c'est tout de même de 23 à 28 % des superficies de chaque région qu'il faudrait consacrer au colza pour atteindre en 2015 7 % d'incorporation (S2). Nous nous sommes intéressés également à la place que prendraient les superficies en colza, dans les exploitations qui en produisent, qui ne représentent pas, rappelons-le, la totalité des exploitations de notre échantillon. La part de la superficie en colza dans les exploitations qui en produisent est donc plus élevée que la part de cette même superficie rapportée à la surface totale cultivée, observée en moyenne dans l'ensemble de notre échantillon.
On voit ainsi que si l'objectif de 5,75 % d'incorporation (S1-VarE1) semble encore compatible avec des pratiques agronomiques satisfaisantes dans la majorité des exploitations, ce n'est plus le cas au-delà de ce taux d'incorporation. Ce résultat est différent selon les régions, avec certaines d'entre elles qui seraient plus particulièrement concernées par un retour fréquent du colza dans les successions culturales : il s'agit en particulier des régions Centre, Bourgogne, Lorraine et Ile-de-France. 3.3.2. Sur les prix de revient et la compétitivité du biodiesel Les courbes présentées dans le graphique 1 (voir supra) permettent d'observer l'impact de l'augmentation de la demande en biodiesel sur le prix d'opportunité du colza. Nous avons simulé une croissance régulière de la demande en biodiesel. Rappelons que le prix des oléagineux n'a pas été introduit comme valeur exogène dans le modèle. La valeur duale de la contrainte qui oblige à produire une quantité de colza représente le prix minimum qu'il serait nécessaire d'offrir aux agriculteurs pour qu'ils produisent exactement cette quantité.
Nos résultats complètent ceux obtenus dans d'autres travaux utilisant une version précédente du modèle, en particulier parce que ces derniers portaient sur des demandes plus faibles en biodiesel se traduisant par une production d'oléagineux à usage énergétique essentiellement sur jachère (Rozakis et Sourie, 2005) ou dont l'usage énergétique se ferait au détriment de l'usage alimentaire (Sourie et al., 2005). L'approche retenue ici nous permet d'analyser les conséquences d'une demande plus élevée qui, comme nous l'avons vu, devrait se traduire par des modifications importantes des systèmes de culture et nécessiterait une hausse du prix payé aux producteurs. On observe ainsi que pour un niveau d'incorporation de 7 % (S2), le prix minimum auquel les agriculteurs produiraient les quantités de colza nécessaires serait d'environ 280 euros/tonne dans le cas d'un prix des céréales bas (variante P1), et de 400 euros/tonne dans un scénario de prix des céréales élevés (variante P2). Ces chiffres passent respectivement à 340 euros/tonne et 500 euros/tonne si l'objectif d'incorporation est porté à 8 %. Le graphique 1 met en évidence deux phénomènes, d'une part la forte croissance du prix dual quand les niveaux d'incorporation augmentent et, d'autre part, la forte sensibilité de ce prix à celui des céréales. Ceci s'explique par ce que nous avons vu précédemment : c'est en grande partie en substitution aux céréales que se fait le développement des surfaces en colza et c'est, dans la plupart des exploitations et des régions, par des changements dans l'itinéraire technique, impliquant une hausse des coûts et des baisses de rendements, que cette croissance pourrait se réaliser. Le prix ainsi obtenu pour les cultures oléagineuses entrant dans la composition du biodiesel nous permet de calculer le prix de revient minimal du biodiesel dans les différents scénarios d'incorporation étudiés, en prenant en compte par ailleurs les coûts de transformation et ceux des inputs nécessaires (méthanol) et en déduisant la valorisation des co-produits (glycérine et tourteaux). Ce prix de revient minimal comparé au prix du gazole permet de discuter de la compétitivité du biodiesel par rapport au carburant auquel il se substitue. Le graphique 2 présente les résultats obtenus dans les deux scénarios de prix de céréales élevé (courbes en noir) et bas (courbes en gris). Les courbes en traits pleins indiquent pour différents niveaux d'incorporation (notés sur l'axe des ordonnées) le prix de revient minimal du biodiesel (noté sur l'axe des abscisses). Est indiqué, également sur l'axe des abscisses, l'équivalent en terme de prix du pétrole de ce prix du biodiesel (en tenant compte de la relation prix du gazole/ prix du pétrole et du pouvoir calorifique différent du biodiesel par rapport au gazole 6). Les courbes en pointillé incluent dans le calcul la défiscalisation dont bénéficie actuellement le biodiesel. On voit ainsi, par exemple, sur la courbe en noir (donc dans un scénario de prix des céréales élevés) que pour un niveau d'incorporation de 5,75 % (S1), le biodiesel serait compétitif pour un prix du pétrole situé au-delà de 130 $/baril. La défiscalisation dont bénéficie le biodiesel (courbe en pointillés noirs) réduit ce seuil à 80 $/baril de pétrole. Dans un scénario de prix des céréales bas (courbes en gris), ces chiffres seraient respectivement de 95 $/baril et 50 $/baril. Le graphique 2 met en évidence que la compétitivité du biodiesel diminue fortement lorsque le niveau d'incorporation exigée augmente. Pour un niveau d'incorporation exigé de 7 % (S2), le prix du pétrole doit se situer au-delà de 165 $/baril si les prix des céréales sont élevés et en l'absence d'aide de l'Etat. Dans un scénario de prix des céréales bas (courbe en gris), le seuil de compétitivité diminue à 115 $/ baril. Les résultats de la même simulation avec un prix du tourteau de colza de 150 €/t (au lieu de 110 €/t) montrent que pour ce même niveau d'incorporation (et dans le scénario de prix des céréales élevés) la compétitivité s'établirait pour un prix du pétrole de 155 $/baril. Ces résultats montrent donc également que la compétitivité du biodiesel par rapport au gazole dépend, bien entendu, du prix de ce dernier et du taux de change, mais également fortement des autres éléments du contexte économique que sont ici le prix des céréales et le prix du co-produit principal, le tourteau. 4. ConclusionLe développement des carburants d'origine agricole en Europe est le résultat d'une politique dont les objectifs sont indiscutablement très importants : lutter contre le réchauffement climatique par la réduction des émissions de gaz à effet de serre, diversifier les approvisionnements énergétiques en réduisant la dépendance au pétrole. Les impacts attendus d'un développement des biocarburants sont relativement faibles par rapport à ces deux objectifs, puisqu'on estime qu'une incorporation de 10 % de biocarburants dans les carburants utilisés dans les transports routiers ferait diminuer les importations de pétrole de 3 % et les émissions de gaz à effets de serre de seulement 1 %, les transports représentant actuellement environ le quart des émissions globales. Mais il est certain que même minimes ces impacts positifs ne sont pas à négliger (Jacquet et al., 2007). La politique française se situe dans la même perspective que la politique européenne, mais avec des objectifs renforcés par rapport à celle-ci : 3,5 % d'incorporation de biocarburants dans les carburants utilisés dans les transports routiers devront être atteints en 2008, 7 % d'incorporation en 2010 (au lieu des 5,75 % fixés au niveau européen), 10 % en 2015. Les instruments mis en place depuis 2005 ont permis à la France d'atteindre l'objectif fixé pour la première fois en 2006. Le but de notre travail était de mesurer les conséquences que pourrait avoir cette politique sur les systèmes de production agricole les plus directement concernés, afin de fournir des éléments de réflexion pouvant contribuer à l'évaluation des choix publics qui sont faits actuellement. Nous avons montré qu'un objectif d'incorporation de 7 %, s'il devait se réaliser en 2015 sur la base d'une production agricole hexagonale, conduirait à une croissance très importante des superficies cultivées en colza, celles-ci devant alors couvrir dans les principales régions de production françaises près de 30 % des superficies agricoles. Cette augmentation se ferait au détriment des surfaces en céréales, en protéagineux et, de manière indirecte, par la remise en culture d'une partie de la jachère. La grande majorité des exploitations de grandes cultures devrait cultiver du colza sur plus du quart de leurs surfaces. Peu de travaux agronomiques existent à notre connaissance sur les conséquences environnementales d'une telle modification des systèmes. L'augmentation des traitements phytosanitaires est néanmoins probable du fait de deux effets augmentant la pression parasitaire et la difficulté de gérer l'apparition des maladies : le retour fréquent du colza sur une même parcelle, la présence d'une superficie de colza importante en proportion des autres cultures dans une même région. Par ailleurs, dans une simulation de l'effet de différents scénarios économiques sur la pollution par les nitrates de la nappe phréatique dans une région française et une région allemande (Alsace et Baden), Graveline (2006) montre que le développement des biocarburants serait le scénario qui augmenterait le plus la pollution, du fait de l'augmentation du colza dans les assolements. Nos résultats montrent aussi qu'il serait impossible d'atteindre 10 % d'incorporation même avec un tel changement de pratiques, sauf à réduire les exportations ou en ayant recours à des importations. La France et l'Allemagne, qui sont les deux premiers producteurs européens de colza, ont des objectifs de développement de la consommation de biodiesel qui sont, pour l'un comme l'autre, demandeurs d'une production d'oléagineux au-delà de leurs capacités actuelles, et qui devront certainement être satisfaits en partie par des importations en provenance de pays tiers. Mais beaucoup de pays du monde ont des programmes de développement de la consommation de biocarburants qui vont certainement fortement peser sur le marché mondial des huiles et des oléagineux. Une autre conclusion de notre travail est que l'augmentation du prix de colza nécessaire pour inciter les producteurs français à produire les quantités requises par les objectifs d'incorporation serait considérable, surtout pour des niveaux d'incorporation situés au-delà de 5 %. Nous avons simulé deux hypothèses de prix des céréales et nous observons une grande sensibilité de nos résultats à ce prix, du fait de la substitution entre cultures dans l'utilisation des sols. Nos résultats montrent enfin que, pour un prix du pétrole donné, la compétitivité du biodiesel pourrait diminuer fortement à mesure que les exigences d'incorporation augmenteront. Le niveau de défiscalisation nécessaire pour compenser la différence de compétitivité entre biocarburants et carburants classiques devrait donc augmenter et les dépenses publiques également sous le double effet de cette baisse de compétitivité et de l'augmentation importantes des volumes agréés. Une augmentation du prix du pétrole plus forte que celle des produits agricoles pourrait cependant modifier ce résultat. Une évaluation des impacts environnementaux globaux du développement des biocarburants reste à faire, qui prendrait en compte les effets provenant des changements dans les utilisations des sols et les itinéraires techniques. Notre modèle peut être amélioré pour y contribuer, en incluant des itinéraires techniques et des systèmes de cultures différents de ceux qui sont actuellement pratiqués par les agriculteurs. C'est aussi, plus largement, pour analyser les conséquences des changements de politiques agricoles, énergétiques et environnementales qui seront mises en place dans les années à venir que seront nécessaires des modèles économiques capables de simuler les impacts sur les choix de productions, les pratiques agronomiques des agriculteurs et leurs conséquences environnementales. 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Les biocarburants de seconde génération désignent les biocarburants (éthanol, biodiesel) qui pourraient être produits à partir de biomasse ligno-cellulosique (bois, paille, plantes entières, etc.). Les procédés sont actuellement au stade expérimental (pour plus de détails sur ce point, cf. Gosse et Cormeau, 2007). 3. En 2006, la superficie en jachère s'élevait en France à 1,3 million d'hectares dont 380 000 ha cultivés à des fins non alimentaires. Le Conseil des ministres de l'Agriculture de l'UE du 26 septembre 2007 a décidé de supprimer l'obligation de mise en jachère pour la campagne 2007/2008. 4. La « sonde Grande Culture » est une enquête faite auprès des exploitations agricoles spécialisées en grande culture faisant partie du RICA, localisées dans les régions Ile-de-France, Centre et Midi-Pyrénées. Cette enquête recueille les charges et les produits pour chaque culture, ces données n'étant pas désagrégées par culture dans le RICA.
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